
Il y a dix mille ans, avec la sédentarisation, l'homme a fait un choix : la performance. Être efficace tout en étant efficient. Produire le plus, avec le moins d'efforts, le plus vite possible.
Dix mille ans plus tard, cette manière de penser, de faire, d'être au monde, est à bout de souffle. À l'heure où tout nous sollicite, la performance nous brûle.
Je l'ai vécu il y a de cela quelques années et je vois la planète le vivre aussi, comme une dérive collective, une sorte de folie qui s'empare de nous sur cette boule bleue.
C'est cette intuition que le biologiste Olivier Hamant met en mots dans ses travaux sur la robustesse du vivant.
Sa thèse : la performance, c'est l'addition de l'efficacité et de l'efficience : atteindre un résultat maximal avec un minimum de moyens, en se focalisant sur l'objectif et en oubliant tout ce qu'il y a autour. C'est puissant, mais c'est aussi violent.
La robustesse, elle, c'est autre chose : la capacité d'un système à tenir dans la durée, à traverser les fluctuations sans se briser. Moins spectaculaire, peut-être, mais infiniment plus durable.
La performance, on peut se la représenter très concrètement : c'est conduire de Lyon à Marseille sur l'autoroute, régulateur bloqué à la vitesse maximale autorisée, sans jamais freiner, sans changer de voie, sans s'arrêter, pas même pour une pause pipi, seul.e, sans croiser aucune autre voiture (puisqu'on est sur l'autoroute).
Une trajectoire parfaitement optimisée, mais coupée du réel : des autres, des imprévus, du corps qui a ses besoins. C'est justement cette absence de friction, cette solitude de la trajectoire optimale, qui rend le système fragile, il suffit d'un seul aléa pour que tout s'effondre, puisque rien n'a été prévu pour l'absorber.
Il y a même une piste dans l'étymologie : robuste vient du latin robustus, dérivé de robur, le chêne: réputé pour sa dureté, sa résistance. Être robuste, c'est être solide comme l'arbre. Et de cet arbre naît l'arborescence : la multiplicité des branches, des feuilles, des relations, des sources de joie qui ne dépendent pas d'un seul point de rupture.
Les contre-courants existent déjà, la sobriété, le ralentissement, l'espace vide qu'on laisse volontairement. Ils ne sont pas toujours séduisants : le vide ne promet pas de satisfaction immédiate, contrairement à la performance qui, elle, vend du résultat tout de suite. Mais ces contre-courants grandissent, portés par le nombre croissant de personnes brûlées par la course à la performance.
Et si ce principe s'appliquait au couple ?
La performance s'y niche à deux niveaux.
En interne, dans l'intimité même : le nombre de rapports, leur durée, la communication millimétrée, l'application scrupuleuse de l'éducation positive, l'alimentation irréprochable.
En externe, dans la vitrine : la maison la plus belle, la plus fonctionnelle ; des amitiés parfaites ; des vacances et des activités qui cochent toutes les cases. Un couple qui performe, c'est un couple qui excelle sur chaque indicateur, et dans ce système, il n'y a plus de place pour la vulnérabilité, la faiblesse, le rien. Tout doit produire, tout doit se mesurer, rien ne peut simplement être.
Un couple robuste, lui, ne craint pas la fluctuation, il est construit pour la traverser. Il ne demande pas la nuit parfaite, la maison parfaite ou les vacances parfaites : il demande la sécurité de pouvoir être imparfait sans que le lien se brise.
Cette sécurité permet à chacun d'être pleinement soi, de parler sans redouter la réaction de l'autre, de vivre une vie riche séparément tout en partageant à loisir ce qui est commun, d'être vulnérable sans crainte, de porter des projets qui tiennent dans le temps même si ils mettent du temps à se mettre en place, même les soirs où il n'y a rien à montrer, rien à performer, juste à traverser ensemble.
Ce serait ça, la vraie base : non pas un couple qui performe, mais un couple qui tient. Un havre de paix dans le corps, dans le cœur, dans l'esprit.
Et quand le couple est solide, la famille cesse d'être un système fragile prêt à éclater, elle redevient un socle. Le partage retrouve son sens véritable.
Les faux repères : la fuite, les illusions, les indicateurs de façade, n'ont plus lieu d'être, parce qu'on n'a plus besoin de fuir ce qu'on a construit pour durer.
La robustesse n'est pas moins ambitieuse que la performance. Elle demande simplement une autre définition de la réussite : non pas ce qui brille immédiatement, mais ce qui reste debout.
Jane Doe
Olivier Hamant
Inspiré des travaux d'Olivier Hamant sur la robustesse du vivant (INRAE, ENS Lyon, Institut Michel-Serres), auteur de "La troisième voie du vivant" et "Antidote au culte de la performance".
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